Le Projet

Libre adaptation du film Réalité de Quentin Dupieux
par la Compagnie 10 secondes et des brouettes
Université Bordeaux-Montaigne

Date : Vendredi 30 novembre 2018
Horaires : 19h30 - 20h45
Lieu : Le chapiteau des Noctambules
Durée : 1h15
Discipline : Théâtre / Danse / Projection vidéo

Réservation conseillée

Le Projet

Louise Velez

Adaptation et Mise en scène : Louise de Sedouy et Lauriane Lacombe
Avec : Julie Cabaret, Louise de Sedouy, Mario Juanillo Del Miguel Conde, Lauriane Lacombe, Francois Nyuttens, Clément Pawliczek, Laurie Pehau, Pierre Rebeyrolles, Mathieu Marmié et Louise Velez
Création musicale : Alix Boucherie et Paul Ricci
Réalisation : Lauriane Lacombe, Louise de Sedouy, Laurie Pehau et Louise Velez
Scénographie et costumes : Laurie Pehau et Louise Velez

Réalité est un film pensé et réalisé par le cinéaste Quentin Dupieux.

Jason Tantra, le personnage principal, ne rêve que d’une chose : tourner un long-métrage dans lequel les téléviseurs assassinent violemment les humains. Bob Marshall, producteur et ancien employeur de Jason, est prêt à l’aider à la seule condition qu’il trouve le gémissement qui lui vaudra un Oscar. Autour de cette histoire gravitent plusieurs autres protagonistes : Denis, présentateur de l’émission de cuisine où Jason est cadreur, est sujet à de violentes crises d’eczéma fantômes ; Zog, un réalisateur anglais, présente régulièrement à Marshall des travaux filmiques autour de l’histoire de Réalité, une petite fille de 8 ans, qui découvre une mystérieuse cassette vidéo dans les entrailles d’une proie tuée par son père.

L’idée part d’un défi : celui de mettre en scène cette œuvre qui laisse songeur afin de perdre le spectateur dans un univers à priori familier mais qui, au final, se révèle être un véritable labyrinthe de strates temporelles et spatiales à l’encontre de toute logique.

Dans une forme de mise en abîme pluridisciplinaire, une jeune compagnie expérimente ainsi sur scène, autour de la notion de frontière : celle entre le sens et le non-sens, entre comédiens du projet et personnages du film mais surtout, entre réalité et illusion.

Au milieu de cette réflexion sur la place de la fiction au théâtre, qu’est-ce qui, au fond, est réel ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? Et qui, des personnages, des comédiens de la troupe, des porteuses du projet ou même des spectateurs fait partie de l’illusion ?

Entretien

Avec : Lauriane Lacombe, Louise de Sedouy, Laurie Pehau, comédiennes et metteurs en scène, et Julie Cabaret, comédienne

C'est dans une gare, au milieu de la foule, qu'était notre point de rendez-vous. J'avais mis une parka jaune pour me repérer. Elles, elles portaient du rouge, du jaune, du bleu: cela annonçait un entretien haut en couleurs.

Votre pièce est une adaptation du film Réalité de Quentin Dupieux, pourquoi cette œuvre ?

Laurie : C'est l'un de mes films préférés : je l'ai vu à sa sortie en 2015. À ce moment-là je me suis dit «Il y a vraiment des choses à faire ! ». Je l'ai gardé en tête jusqu'à l'an dernier pour notre projet : on a donc décidé de se mettre en petit groupe pour monter quelque chose. Alors, avec la troupe, on a regardé ce film et à la fin on se disait « T'imagine ça sur scène, c'est impossible... On le fait ! ».

Louise : La base de notre projet était de faire quelque chose de pluridisciplinaire, on s'était dit qu'on pourrait mettre de la danse, de la vidéo...

Comment vous êtes-vous approprié cette œuvre ?

Laurie : On l'a regardée plusieurs fois ! Il y a beaucoup de scènes qui ne bougent pas dans le film, où les personnages restent stoïques: ces scènes étaient faciles à rejouer, mais la difficulté était surtout de les remanier pour que ce soit de vraies scènes de théâtre.

Lauriane : On voulait rajouter une autre dimension temporelle avec la troupe en difficulté pour se filmer : on a donc passé plusieurs après-midi, caméra à la main, à se filmer dans les rues de Bordeaux, dans mon jardin, avec les comédiens tout juste recrutés. C'est comme ça qu'on a ensuite entremêlé les scènes pour créer une trame.

Louise : On a traduit aussi, parce que certaines parties du film étaient en anglais.

Cette œuvre est composée de plusieurs histoires qui se juxtaposent. On fait la rencontre de beaucoup de personnages et les situations sont toutes plus variées et invraisemblables les unes des autres. Cela ne vous a-t-il pas intimidée ?

Louise : C'est le postulat de départ : on pensait que ce n'était pas possible de le mettre en scène. Pour les séquences filmées, le tournage a été compliqué, on n'est pas du tout vidéaste, on n'a pas de matériel. On a appris à monter le son, faire des effets spéciaux...

Laurie : On est parti de rien. Sachant qu'il y a des comédiens qui interagissent sur scène avec la vidéo, il fallait tout prévoir à l'avance et ne pas changer de comédien entre temps pour la cohérence des scènes !

Cette adaptation est un véritable travail d'équipe car vous êtes 12 comédiens, tous les rôles du film sont répartis entre vous et certains jouent même plusieurs personnages sur scène. Comment se traduit cet aspect collectif dans votre façon de travailler ?

Lauriane : C’est une démocratie !

Louise : On est 4 pour le noyau dramaturgique, on a rattaché des comédiens. C'est vraiment un travail d'équipe.

Laurie : On a besoin de plusieurs regards sur notre travail. Vu que le noyau dramaturgique est de 4 personnes, il y en a deux qui sont plus metteurs en scène et deux autres qui sont plus scénographes. Les tâches sont bien réparties, mais on écoute l'avis des autres membres.

Lauriane : Chacun a aussi un œil critique !

Le film s'intitule Réalité, pourquoi votre pièce se nomme-t-elle Le Projet ?

Lauriane : C'est ironique! Le « Projet » parce qu'on ne sait pas ce que ça donne ! C'est expérimental.

Louise : Il y a aussi le rapport avec le projet que Jason veut monter. Et c'est aussi tout bêtement le projet de la troupe !

Louise : Et puis je crois aussi qu'à l'époque on n'avait pas les droits d'auteur et que du coup on ne voulait pas mettre « Réalité »  partout sur les réseaux sociaux. Mais quand on a eu la réponse de Quentin Dupieux c'était génial. Il a dit « c'est un beau projet » et il était content qu'on fasse ça. Et on lui a envoyé des invitations du coup.

Lauriane : La phrase qui m'a marquée était « votre projet me touche beaucoup ».

On remarque que votre pièce intègre beaucoup de disciplines artistiques ; le théâtre s'emboîte dans l'univers du cinéma comme on peut le voir avec la projection de vidéo en fond de scène pendant que les acteurs jouent devant, en cohésion totale avec le film. C'est en fait du théâtre gigogne ?

Laurie : On aimait bien l'effet « 3D » avec l'écran en arrière plan, mais on s'est rendu compte que ça empiétait sur ce qui se passait sur scène donc c'était un peu dommage. Les acteurs interagissent vraiment avec la vidéo, se répondent, il y a tout un travail de synchronisation et certaines vidéos sont filmées et projetées en direct. Parfois, les personnages sur les vidéos arrivent soudainement sur scène, comme un dédoublement. La première représentation qu'on a faite faisait vraiment cinéma et là on a rajouté des éléments plus théâtre, par exemple il y a les costumes sur scène. C'est un mélange des codes du cinéma et des codes du théâtre, du montage aussi avec les rôles du «technicien » et du « régisseur ».

Votre pièce nous plonge dans un univers complètement décalé, quel effet voulez-vous produire sur le spectateur?

Lauriane : Le perdre ! Le spectateur va toujours chercher un sens. À la fin du film Réalité on se dit soit : « je vais le regarder une nouvelle fois pour essayer de relier les morceaux», soit « j'ai rien compris ! » et on passe à autre chose.

Louise : L’interroger sur le sens du théâtre : le sens et le non-sens. L'esprit humain cherche tout le temps un sens, il veut expliquer rationnellement, et nous on essaye de dire qu'il faut lâcher prise. Si l'on ne comprend pas on est là aussi pour le spectacle, pour l'esthétique, les effets, ce que tu ressens et pas forcément ce que tu penses.

Laurie : Et brouiller les limites entre le rêve et la réalité, est-ce que les spectateurs font partie du spectacle ?

Julie : Et on cherche la surprise !

Louise : Il y a quand même un fil directeur avec l'histoire narrative de Jason qui cherche son gémissement. Notre idée est que, au début, le spectateur pense que c'est un spectacle normal, tranquille: il y a un sens. Et petit à petit, on va insérer des petits détails et indices qui font que ça va créer de la confusion et le perdre complètement.

Pour la mise en scène, les décors sont originaux avec notamment certains meubles réalisés par vos soins en cassette vidéo, mais l'ensemble reste simple. De plus, le décor est modulable et il se compose surtout d'une foule de détails. Quel est l'enjeu des décors ?

Laurie : Tout d'abord il faut préciser que, comme toute jeune compagnie, il fallait réussir à faire un décor sympa avec peu d'argent. L'élément principal dans ce film est une cassette : on s'est alors dit « pourquoi ne pas récupérer plein de cassettes et créer le décor autour de ça ? ». Donc on a créé des meubles en cassettes VHS, des costumes en bandes magnétiques... On voulait un décor qui soit mobile pour inscrire cette sensation de brouillage dans le décor.

Lauriane : Il y a une dimension très graphique du matériel. Le motif des cassettes est vraiment très fort, visuellement.

Les costumes ont une place importante dans votre mise en scène, pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Laurie : Il y a un costume en bande magnétique, c'est d'ailleurs incroyable la longueur d'une bande magnétique parce qu'on a fait tout le costume avec une seule cassette ! Pour le costume de l'animal, c'est du body painting sur des collants. Ça fait un peu créature fantastique des bois comme une fée ou un faune. On a créé une chorégraphie dans le bois. Cela rejoint la pluridisciplinarité : on voulait ajouter de la danse.

Louise : Oui on a travaillé plusieurs techniques. Pour le costume de rat, on a tressé la bande magnétique sur du grillage de poule. Ça rend vraiment bien, ça brille, ça fait vraiment spectacle ! Le rat version Lady Gaga !

Propos recueillis par Tiphaine Daniel