Beauté Fatale

D'Ana Maria Haddad Zavadinack / Compagnie des Scies Sauteuses
par la Compagnie des Scies Sauteuses
École Régionale d’Acteurs de Cannes et Marseille

Date : Jeudi 28 novembre 2019
Horaires : 18h30 - 19h45
Lieu : Espace Pierre Reverdy
Durée : 1h15
Discipline : Théâtre

Réservation obligatoire

Beauté Fatale

Compagnie des Scies Sauteuses

Avec Ève Pereur, Sophie Claret, Tamara Lipszyc, Juliette Evenard, Léa Douziech,
Régie : Juliette Colas

Beauté Fatale raconte l’injonction à la beauté.

Ana Maria Haddad Zavadinack met en scène avec humour et poésie les contradictions qui peuvent exister à vouloir être belle dans une société où être belle est un devoir. Quelle est la limite entre se faire belle parce que c’est plaisant, et se faire belle parce que ne pas l’être est une souffrance ?

Pendant une heure, cinq comédiennes racontent en chœur, en danse, en chanson, en texte, les diverses façons dont elles vivent ces injonctions à la beauté, comment elles les envisagent, à quel point elles les violentent, à quel point elles nous violentent.

En creux, Beauté Fatale dénonce les dérives d’une société consumériste qui conditionne et manipule les regards sur nos corps – conditionnement qui n’est pas toujours perçu comme tel, et dont l'impact n'est pas bien mesuré.

C’est un joyeux et glaçant tableau de notre génération particulièrement sensible à l’image qui en ressort.

Entretien

775 kilomètres. Deux femmes. L’une à Marseille, l’autre à Paris et une ligne téléphonique. Rencontre avec Ana Maria Haddad Zavadinack, metteuse en scène du spectacle Beauté fatale.

Comment est né ce projet ?

J’ai lu Beauté fatale (Ndlr : roman de Mona Chollet). Cette lecture m’a beaucoup remuée, elle a posé des mots sur des choses que je ressentais et de manière très pertinente. Cela coïncidait avec mon désir de monter un projet : l’ERACM m’en a donné l’occasion en acceptant ma maquette.

Je me suis interrogée sur la manière dont on traite les problématiques sociales au théâtre sans être moralisateur, sans imposer son opinion. C’est ainsi que j’ai souhaité travailler sur ce sujet : l’injonction de la beauté faite aux femmes.

Avec Beauté fatale, vous interrogez l’absurdité de notre rapport aux codes de la beauté. Le terme « fatal » souligne-t-il, selon vous, la violence de ce rapport ?

En cherchant le titre du spectacle, on a voulu reprendre le titre de Mona Chollet, qui nous a séduit par son détournement si pertinent de cette expression française courante.

À l’origine, une « beauté fatale » l’est pour celui qui la regarde : il est intéressant de renverser le sens et de réaliser que la beauté est avant tout fatale pour celle qui se soumet et qui intègre ces normes de beauté.

Mona Chollet a écrit un essai éponyme. Quelle place occupe cette œuvre dans votre spectacle ?

Pendant la première période de création, les matinées étaient consacrées à la lecture de Mona Chollet et nous discutions par la suite, ensemble, de certains chapitres. Cette phase de travail a constitué un véritable point de départ qui nous permettait de partir sur une base commune tout en tenant compte de la position de chacune au sein de cette thématique, dans son propre rapport à la beauté et à ses injonctions.

En quoi les notions de performance et de recherche au plateau sont-elles partie prenante dans votre processus de création ?

J’ai commencé à réfléchir à des « commandes » de performances grâce auxquelles les comédiennes pourraient s’exprimer. Par exemple, le premier exercice était de « suivre un tutoriel beauté ». Il y avait une consigne précise mais elles étaient totalement libres dans le choix et la forme de leur performance. La difficulté était justement de trouver des commandes assez précises pour pouvoir les amener où je le souhaitais et suffisamment ouvertes afin que chacune puisse librement apporter quelque chose de nouveau. Il y a également eu des commandes d’écriture : des témoignages, qui sont des textes qu’elles ont écrits. Je souhaitais que ces témoignages soient réels, car il nous paraissait important de rappeler que c’est d’elles dont il s’agit et non d’une fiction dont on peut facilement se distancer. Ces témoignages permettent de nous identifier et de nous toucher de manière beaucoup plus évidente sur scène car ils mettent en exergue la violence « banalisée » dans notre quotidien, devenue presque imperceptible.

Ce spectacle n’a pas à proprement parler de fil conducteur narratif. On voit se succéder des tableaux en solo, en duo ou en chœur. Comment avez-vous fait pour organiser et dynamiser ce spectacle ?

La structure du spectacle est en constante mutation : ensemble, les filles parlent d’un même sujet, le rapport à la beauté, mais chacune propose des choses différentes. C’est pour cela qu’il n’y a pas de fil narratif commun, car elles n’ont pas les mêmes parcours. Il a fallu, à partir de ces fragments de vies, créer un objet unique et par conséquent des liens entre elles.

On s’est dit que c’était une journée dans la vie de chacune, avec quelques moments de rassemblement, des sortes de rendez-vous communs où elles se retrouvent, mais, globalement, il est vrai que cela reste fractionné. Ces fragments de vies en simultané, qui se découpent et se croisent, sont l’expression et le résultat même du processus de construction du projet.

Le corps de la femme est-il encore tabou selon vous ou est-il peu à peu en train de devenir un outil de protestation sur la scène médiatique actuelle ?

Je trouve que c’est encore très tabou, il n’est pas davantage un objet de protestation qu’il y a quelques années et je n’ai pas l’impression que ça avance assez de ce point de vue. Par exemple au théâtre et au cinéma plus encore, le corps de la femme n’est pas représenté tel qu’il est : il doit être épilé et répondre à certaines normes esthétiques attendues. Dans les réseaux sociaux, l’émergence de comptes et de pages mettant en avant des « véritables » corps restent encore trop à la marge selon moi par rapport à l’influence que peuvent avoir certains médias ou personnalités publiques. C’est pourquoi il est important d’encourager ce mouvement tout en se souvenant qu’il reste un long chemin à faire. Pour moi, c’est un travail constant et quotidien que de déconstruire ces codes que l’on a ingérés, qui sont véhiculés par la société actuelle, et que nous nous retrouvons à véhiculer à notre tour.

Ce spectacle traite majoritairement des injonctions dites féminines : est-il pour autant destiné uniquement aux femmes ?

Non, tout comme le féminisme n’est pas uniquement destiné aux femmes. Ce sont des questions qui, selon moi, nous concernent tous. Si ce spectacle peut amener à se questionner sur les injonctions de la virilité, c’est une excellente chose, même si, en l’occurrence, il parle des femmes. On parle de « notre endroit », de ce que l’on ressent et de notre vécu, mais ça n’en fait pas un spectacle pour les filles. Au contraire, on espère sensibiliser un maximum de personnes sur ces questions.

Les interactions sont importantes avec le public, quel rapport entretenez-vous avec lui ?

Selon nous, puisque les comédiennes parlent d’un vécu personnel, il était impossible d’envisager cette forme avec un « quatrième mur ». Il nous paraissait évident qu’il fallait venir dire au public certaines choses. C’est tellement personnel et proche d’elles que ça ne donne pas lieu à un autre rapport que celui-ci.

Depuis quelques années et plus encore aujourd’hui, la parole des femmes se libère au sujet des inégalités, des pressions et des diverses violences qu’elles subissent. En quoi Beauté fatale s’ancre-t-il dans cette dynamique ?

Je pense qu’effectivement le spectacle libère la parole dans un espace qui n’est pas tout de suite reconnu comme lieu d’inégalité et de violence. Il est intéressant mais difficile à la fois de venir dire qu’on en a assez de devoir correspondre à des canons de beauté car cela paraît secondaire par rapport à d’autres impératifs comme l’égalité salariale. Mona Chollet dit que la question du corps pourrait être à l’origine de toutes ces questions-là, de toutes ces inégalités.

Avec Beauté fatale, on questionne le rapport à notre corps comme la première chose problématique dans notre rapport à la société et aux autres. Pour moi, la parole se libère à l’endroit de la toute première violence originelle. Le spectacle revendique la possibilité d’agir individuellement à notre endroit, dans notre intimité.

On semble rire beaucoup dans ce spectacle et, en même temps, on est rattrapé par la gravité de certaines scènes. Comment avez-vous réussi à travailler cette ambivalence ?

On a décidé de traiter ce sujet de façon humoristique pour éviter de tomber dans un discours moralisateur. Et le rire, ça favorise la communication ! Pourtant, même quand c’est drôle, il y a toujours cet aspect glaçant : on rit, mais au bout d’un moment, on se demande pourquoi. Car là l’intention première part d’une discussion qui nous touche à un endroit douloureux. Le propos est forcément teinté d’un regard critique sur un problème qui n’est pas drôle en soi. C’est pour cela que le sentiment d’ambivalence est souvent présent.

Propos recueillis par Julie Escure