Katherine / Petruchio

D'après Shakespeare / Compagnie Viscérale
par la Compagnie Viscérale
École Supérieure d’Art Dramatique de Paris

Date : Mercredi 27 novembre 2019
Horaires : 20h30 - 21h30
Lieu : Théâtre Bernard-Marie Koltès
Durée : 1h
Discipline : Théâtre

Réservation conseillée

Katherine / Petruchio

Compagnie Viscérale

Avec Babissiry Ouattara, Olivia Mabounga, Traduction : Claire Bosse-Platière Composition : Victor Pavel

Petruchio jeune homme originaire de Vérone, vient à Padoue dans l’espoir d'épouser une femme riche. Sa cible : Katherine Minola. Cette femme, prétendument « acariâtre et violente », est fermement opposée à son père qui décide de la marier de force. Petruchio relève le défi : il l’épouse, l’enlève à sa famille, la séquestre, l’affame et la prive de sommeil dans le but de la dresser.

Katherine / Petruchio, c'est une histoire de violence et de patriarcat, un mariage forcé et l’endoctrinement d'une femme. Et si la fameuse comédie de Shakespeare La Mégère apprivoisée n’était pas une comédie ?

Entretien

Début octobre, dans la chaleur feutrée d’un salon de thé, j’ai eu l’occasion de rencontrer Claire Bosse-Platière, metteuse en scène de Katherine/Petruchio. Voici ce qu’elle m’a livré sur cette pièce et sur son travail.

Les violences conjugales et les féminicides sont des sujets « d’actualité », mais pourquoi vous, personnellement, avez-vous choisi de les traiter ?

J’avais commencé à écrire un texte qui s’appelle Monstruation. Ce texte n’avait a priori rien de particulier mais je l’ai fait lire à une comédienne et elle m’a dit que c’était très violent. J’ai ajouté des choses, au fur et à mesure. Et quand cette comédienne a commencé à évoquer le fait qu’elle subissait peut-être des violences de la part de son compagnon, j’ai commencé à me documenter sur le sujet. J’ai regardé des heures et des heures d’entretiens sur des femmes battues. C’était en 2017. À l’époque, on ne parlait pas des violences conjugales, c’était très dur de trouver des documentaires. Et moi, je n’y connaissais rien du tout et j’ai été épouvantée. Je suis tombée face à une tragédie contemporaine et j’ai décidé d’en parler.

Ce que vous me dites, c’est que vous vous êtes déjà intéressée aux violences conjugales dans Monstruation. De fait, pourquoi ce choix d’une deuxième pièce ? Et pourquoi, cette fois-ci, au lieu d’un texte original, vous êtes-vous tournée vers une adaptation classique ?

Ce qui m’intéresse, c’est de mettre en parallèle deux époques. Ça m’a permis de faire comme un diptyque. Il y a la pièce que j’ai écrite sur les violences conjugales, qui est contemporaine, documentée, etc. Et celle de Shakespeare, qui, a priori, n’a rien à voir. Ça m’a permis de faire le lien entre les deux et de voir qu’en 500 ans, les mécanismes de la violence n’ont pas changé. J’avais également envie de travailler sur un classique pour ma propre recherche. Travailler avec des acteurs sur du théâtre contemporain et sur du théâtre classique, ce n’est pas du tout la même chose.

Pourquoi ce choix d’une adaptation de La Mégère apprivoisée de Shakespeare ?

Olivia Mabounga, la comédienne qui joue Katherine dans Katherine/Petruchio, m’a parlé de La Mégère apprivoisée. J’avais déjà lu cette pièce mais cette fois, je l’ai lue sous un nouveau spectre et j’ai été complètement abasourdie. Les scènes entre Katherine et Petruchio sont extrêmement explicites. Tout y est dit. Du coup, j’ai lu beaucoup de résumés de mises en scènes passées de la pièce et je n’ai vu que de la comédie. J’ai vraiment eu l’impression de ne pas vivre sur la même planète que ces metteurs en scène. Je me suis donc dit que j’allais montrer très clairement le parcours de Katherine et de Petruchio. Montrer à tout le monde que c’est une pièce sur la violence.

Vous avez intitulé votre pièce Katherine/Petruchio. En quoi ce titre reflète-t-il votre interprétation de La Mégère apprivoisée ?

J’ai nommé cette pièce Katherine/Petruchio parce qu’on y suit uniquement ces deux personnages. À mes yeux, ce n’est pas du tout La Mégère apprivoisée qui est jouée, parce que je l’ai complètement adaptée. J’ai retiré toutes les intrigues secondaires, tous les liens avec le père, etc. Le titre m’a semblé logique. Il contient cette idée de confrontation.

Vous avez-vous-même réalisé une nouvelle traduction de la Mégère apprivoisée, pourquoi ce choix ?

J’ai étudié Shakespeare à la London Academy of Dramatic Arts. Du coup, j’ai pu me familiariser avec le pentamère iambique qui est le vers shakespearien. Il fait dix pieds, là où nos alexandrins font douze syllabes et il est rythmé d’une certaine manière, un coup sur deux. Je trouve que Shakespeare, en anglais, c’est beau et très rythmé. On ne s’ennuie pas une seule seconde. Pour La Mégère apprivoisée, j’avais prévu de prendre une traduction. Sauf qu’aucune ne correspondait à ce je recherchais. Moi, j’avais envie de faire des vers. Et des vers courts. Parce que je trouve que l’un des problèmes de la traduction de Shakespeare, c’est que les vers sont très longs et très fleuris. Alors que si on lit Shakespeare en anglais, ce ne sont que des abréviations, de l’argot, c’est cassant… J’avais vraiment envie de retrouver cette rapidité, ces répétitions, ce rythme. C’est pourquoi j’ai tout retraduit.

Comment vous et vos comédiens avez-vous travaillé à partir de cette traduction pour vous l’approprier ? Quelles ont été vos méthodes de travail ?

Je travaille d’une manière un peu particulière. J’ai un protocole physique. Les premières séances de travail, je les consacre à un training physique que j’ai appris à Londres et qui permet à l’acteur de se débarrasser de son être social. On passe par des exercices extrêmement intenses et répétés, jusqu’à ce que l’acteur puisse vraiment relâcher sa pensée et se trouver uniquement dans ses sensations corporelles. C’est à ce moment-là qu’il va commencer à dire le texte. L’acteur va parler depuis l’endroit physique et intérieur où il se trouve. Et il va travailler tout son texte de cette façon. De ces trainings je saisis toutes les images qui sont créées. À certains moments, c’est frappant. Je me souviens que sur une tirade, Olivia a eu un énorme fou rire. Je n’aurais jamais pensé qu’on puisse faire ce texte en riant. Et c’était magnifique. Moi, je suis là pour me dire que c’est intéressant. Les larmes, les cris, le rire… Ça nous mène à des endroits où l’on n’aurait jamais pensé aller. Je prends des notes et je décide de ce qu’on va garder. C’est comme ça que je construis ma mise en scène.

Vous avez faire le choix d’une scénographie relativement sobre, pourquoi ?

L’idée, c’était aussi de voir comment créer des espaces qui ont du sens, qui sont symboliques et qui en même temps sont adaptables. Moi j’adore tout ce qui est épuré. C’est un choix. Je crois en la force d’un signe, d’une tension entre deux acteurs qui peut, à elle seule, tenir une salle en haleine.

Vous avez, cependant, recours à des projections vidéo. Quelle place tient ce dispositif numérique dans la pièce ?

Je fais de la photo et de la vidéo depuis plusieurs années. En tant qu’artiste, c’est un moyen de m’exprimer. La vidéo m’a servi à montrer un peu l’espace mental de Katherine, en projetant des images des deux acteurs, mais elle sert aussi de transition. Personnellement, je n’aime pas les plateaux noirs et c’était une bonne solution. Ce que j’aime, c’est que les pendrillons servent aussi d’espaces de projection. J’aime projeter sur des surfaces non planes, sur la matière, sur le plateau. Les pendrillons permettent d’obtenir une image déstructurée et cette distorsion des corps et de l’image me plaît. C’est un peu ce qui se passe pour Katherine et mon but, c’est que l’on soit tout le temps dans sa tête.

Vous mentionnez une interaction forte avec le public durant la représentation. Comment la mettez-vous en place et pourquoi vous semble-t-elle importante ?

C’est important de se poser la question du rapport au public. Le nôtre est très clair. Dès le départ, les acteurs viennent s’adresser au public en leur disant qu’ils sont des acteurs, qu’ils vont jouer une comédie et que le public va les aider à faire cette pièce. Je n’ai pas inventé cette façon de fonctionner, c’est une tradition du théâtre élisabéthain. Dans le théâtre de Shakespeare, au Globe, il y avait cette idée que tous les monologues étaient dits face au public et que tout était fait avec le public. Il y avait des bagarres, on mangeait, c’était convivial… Aujourd’hui cette idée est un peu passée mais j’avais envie de faire ça. Que Petruchio soit toujours en train de s’arrêter sur les gens, de leur dire ce qu’il est en train de faire et que tout le monde soit témoin et complice de ce qui est en train de se passer. D’une certaine manière, ça responsabilise aussi le spectateur, ça le met à une place moins confortable. Il a aussi un rôle à jouer. Il se retrouve actif, concerné. Et ça, c’est un peu un hommage, mais c’est aussi parce que c’est ce que j’aime et que ça me semblait important.

Propos recueillis par Perrine Marquesuzaa